Qui sont les fous

Qui sont les fous ?

 

Par Bernard Perrot

 

«Les asiles de déments comportent dans leur personnel des internes et des internés. J’ai beaucoup fréquenté ces deux classes de gens, et la vérité me contraint à déclarer qu’entre ceux-ci et ceux-là ne se dresse que l’épaisseur de l’accent aigu.» Alphonse Allais

Préfargier

Elle s’appelait Marianne. Filiforme, blafarde, anorexique, c’est elle, un jour, qui m’avait dit: «Ces infirmières, je les ai baisées en cachant mes médic’ dans le compartiment batteries de mon cassettophone.» C’est elle aussi qui m’avait demandé de lui jouer «Love Story» au piano, au premier étage, dans une salle poussiéreuse et quasi surréelle.

Pour l’instant, nous sommes un groupe de cinq – dont Marianne – à papoter derrière la porte d’entrée. Bouclée. Bouclés. Après cinq minutes, Marianne s’effondre sur le sol, dans les pommes. Pas un seul d’entre nous ne réagit. La conversation continue comme si de rien n’était, Marianne à nos pieds, sans doute victime d’une overdose de Lexotanil. Je suis d’abord tétanisé. Puis sans rien dire, hagard, je m’en vais. Paumé, complètement paumé. Je n’ai jamais su ni voulu savoir le dénouement de l’histoire. Le lendemain matin, Marianne petit-déjeunait avec nous.

Marianne était par ailleurs une fille très douce. Elle possédait cette grâce (dont je refuse à jamais qu’elle me soit accordée) de discerner le beau derrière l’horrible, et la bonté derrière l’abominable: «C’est pas drôle tous les jours, ici, me dit-elle un jour. Sauf à Noël. Ils mettent des petits sapins pleins de bougies un peu partout, ça fait intime, c’est chouette, tu peux pas savoir…» Je me suis dit qu’à sa place, j’aurais jeté à bas tous les sapins, bousillé les guirlandes, arraché la plus allumée des bougies pour foutre le feu à la blouse de la première infirmière sur mon chemin. Puis je me suis retiré dans ma chambre, et j’ai pleuré.

On était trois mecs, dehors. Joseph s’énervait de plus en plus. Il se mit à gueuler: «Quand je pense à ma salope de sœur…» Puis ses yeux s’injectent de sang, son regard devient terrifiant. Il hurle, mais il y a des larmes dans ses cris: «Si j’entends encore une seule personne traiter ma mère de pute, je lui fous un couteau entre les omoplates.» Il me mime la scène comme si j’étais l’imprécateur. J’ai peur.

Pour essayer de dormir, de ne plus entendre ma respiration, j’ai mis, histoire d’évaluer leur efficacité, divers matériaux dans les oreilles: de l’ouate, du papier journal, mes doigts… Ça réussissait rarement. En tout cas, chaque matin, à quatre heures pile, j’étais réveillé par la fille de la chambre en dessus: elle martelait le plancher de ses pieds avec une violence inouïe et faisait gueuler sa radio à fond la caisse. Je n’ai fait sa connaissance que bien plus tard. Entre-temps, un infirmier m’avait dit: «C’est rien, à côté de l’état où elle est entrée…»

La fille au martelage, c’était Joëlle. On n’eut à faire l’un à l’autre que deux fois. Moi, j’étais plutôt genre muet. Elle, plutôt braillarde et très agitée. Un matin, elle me fourre avec rage, dans la main, une feuille de bloc-notes chiffonnée sur laquelle figure un numéro de téléphone et gueule: «Vite, va dans la cabine, appelle ce numéro, et tu me passes l’appareil.» J’entre, je compose les deux premiers chiffres, on me saute dessus avec sauvagerie par derrière, me jette à terre, m’arrache le papelard des mains. J’ai juste le temps de reconnaître Joëlle.

Joëlle «vivait» au premier, en division fermée. Sa fenêtre était grillagée. De là, elle m’aperçoit dans la cour: «Eh, toi, l’noiraud, je… tu… je…» Elle tient une rose à la main, la fait avec peine passer à travers les barreaux, comme pour me la lancer. Puis elle retire avec violence sa main et la rose à l’intérieur.

Ils étaient trois inséparables et jouaient aux cartes à longueur de journée. Un matin, je les vois jeter en toute hâte leurs cartes par terre et détaler à la vitesse de l’éclair vers une cachette qu’eux seuls connaissaient. J’ai tout juste le temps d’en entendre un s’écrier dans sa fuite: «22, foutons le camp, il arrive!» «Il», c’était l’aumônier de la clinique. Ou plutôt sa visite bimensuelle.

Courage, frères et sœurs, nos asiles s’humanisent de jour en jour! Tenez, prenez ma chambre: fini les sinistres grillages de fer noir! Lors de la dernière rénovation, un architecte au grand cœur les a remplacés par une très belle série de barreaux en béton marbré. On y passe avec peine la main, et pas du tout la tête. Longue vie aux rénovateurs humanistes!

Berne

Francine, c’était autre chose. Elle parlait avec difficulté, répétait sans cesse souffrir de n’être «pas belle». Alors, pour me dire: «J’existe!» (ou «Je t’aime»), elle me fout de grands coups de pied dans les tibias.

Ce jour-là, c’était Saint-Nicolas, et un psy déguisé en Père Noël nous distribuait des chocolats. J’ai ri (intérieurement, car il y avait belle lurette que mon rire visible s’était figé pour de bon). J’ai ri parce que je me suis dit qu’il devrait garder son accoutrement toute l’année, au lieu de l’échanger contre sa blouse blanche. Ça m’aurait permis de croire aux psychiatres comme aux Pères Noël de mon enfance…

Münchenbuchsee

Jonas, en cure de désintox’, a partagé un temps ma chambre. Tendre et artiste comme pas deux, il jouait les airs de «Jésus-Christ Superstar» sur sa guitare. J’en avais foutrement besoin, car notre piaule était dé-gueu-lasse: pleine de moustiques en été, et surtout, des murs nus, délabrés et pisseux, à donner le cafard à un directeur du Vorort. Un jour, j’y épingle une photo de mon fils. Ce voyant, l’infirmière de nuit m’apostrophe dans un français approximatif: «Il faut que ch’aille temander au chef si on ose glouer des papiers contre le mur…»

Or, en ce temps-là, il y avait, dans un établissement psychiatrique renommé (pour ses tarifs) deux pianos. L’un, modeste instrument d’occasion, occupait un ancien garage. L’autre, un splendide Steinway, trônait un étage plus haut, exactement au-dessus du premier. Les patients musiciens usaient tantôt de l’un, tantôt de l’autre, au gré des disponibilités.

En ce même temps séjournait à la clinique un bon pianiste doublé d’un compositeur étonnant. «On» résolut donc de lui faire donner un récital aux malades. Nul doute qu’il aurait les honneurs du Steinway. C’est bien mal connaître les méthodes des thérapies de pointe. Le réfectoire de la clinique se trouvait à trois cents mètres de là. Quelle ne fut pas notre stupéfaction de voir, un beau matin, dix soignants, suant, grognant, ahanant, sortir le petit piano du garage et le pousser à mille peines sur le chemin de croix qui menait au réfectoire.

La dernière manœuvre leur fut particulièrement harassante: il fallut installer tout un système de planches pour recouvrir l’abrupt escalier qui menait à la salle à manger. Après une bonne heure, le petit piano, qui pesait bien trois cents kilos, atteignit la chambre, et l’artiste put donner son concert. Vingt minutes, dans l’indifférence totale. Il eût peut-être été plus sage de laisser les deux claviers à leur place primitive et de faire, tout simplement, monter les malades au premier. Encore une fois, c’est là tout ignorer de la logique psychiatrique. Qui céda pourtant la place, à la fin du concert, à une méthode qui prouve, s’il en est encore besoin, que le bon sens est la chose la mieux partagée du monde: c’est aux internés, pour une fois externés, que l’on confia le soin de remiser, toujours à trois cents mètres de là, dans son garage, l’antique et pondéreux Bechstein.

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