Faire le brouillard dans ma tête

Faire le brouillard dans ma tête

 

Congrès annuel du GRAAP (15 et 16 mai 2002) : la paranoïa, ou maladie de la persécution, Loïse* témoigne : Faire le brouillard dans ma tête.

La paranoïa, c’est comme un cheval qui s’emballe. Il y a un stade de stress au-delà duquel le cerveau enclenche une pensée affolée qu’il n’est plus possible de stopper. On ne peut qu’attendre que cela passe.

Je ne pense pas qu’il faille se priver de spiritualité, ni d’un soupçon de superstition pour se donner des explications devant des phénomènes de coïncidences, de hasard. Quant à moi, c’est souvent à partir de coïncidences que se construit la paranoïa. Je parle de quelque chose un jour, et le lendemain, quelqu’un d’autre, qui ne peut logiquement pas m’avoir entendue, dit la même chose. C’est troublant. Je peux me mettre à penser qu’on lit dans mes pensées, qu’on m’a entendue, alors, je glisse sur une mauvaise pente. Je peux me contenter de croire que mes conclusions sont souvent les mêmes que d’autres et que les autres aiment faire fructifier leur intuition naturelle, cela me maintient dans une vision des choses acceptable.

Je peux me dire que sans doute, les étoiles et les planètes sont disposées de telle façon que trop de personnes m’agressent, tout à coup, que trop d’événements désagréables se concentrent dans le temps. Mais je peux m’abstenir d’approfondir. Je peux me dire que ce sont des mauvais jours et compter sur les proverbes qui disent qu’après la pluie vient le beau temps. Si je commence à faire des liens entre les événements, je vais me perdre, parce que souvent il n’y en a pas et il existe des explications, mais je ne suis pas en mesure de les trouver sur le moment. Avec de l’imagination, je peux trouver des correspondances dans chaque chose, mais si je le fais, je tombe dans une pensée parallèle et ma vision du monde prend un relief très inquiétant, et je n’en finis plus d’essayer de me rassurer, sans succès.

J’allais souvent en vacances chez ma tante quand j’étais enfant. Quand trop de choses désagréables se produisaient dans une seule journée, plus d’essence pour la voiture, une bouteille qui se casse, une mauvaise nouvelle au téléphone, la télévision en panne, elle disait : « Je n’aurais pas dû me lever ce matin » ou « J’aurais mieux fait de rester au lit. » Ce qu’il y avait de bien chez ma tante, qui avait un bon équilibre, c’est que son analyse de la journée s’arrêtait là. Elle aurait pu penser qu’on lui avait jeté un sort, ou n’importe quoi d’autre. Mais le bon sens l’emportait.

Ce qui n’a pas été le cas avec l’une de mes amie: face à la méchanceté répétée à laquelle elle était confrontée, nous avons tenté de donner des explications plausibles, puis spirituelles, à cette méchanceté. Nous nous sommes stressées et perdues. Parce que nous étions incapables de trouver une explication satisfaisante. Elle avait un chemin particulier à faire envers les autres, une affaire entre elle et les autres, que je ne pouvais pas deviner.

On a beau être quelqu’un de bien, de gentil, et pourtant, on nous rejette quand même, pourquoi? Se demander pourquoi des gens ont des comportements que l’on comprend comme méchants, agressants, peut entraîner une chaîne de réflexions torturées, pour peu qu’on manque d’assurance et qu’on ait de l’imagination. Les réponses viennent souvent toutes seules, en temps voulu, et des fois, il est inutile de chercher le pourquoi jusqu’à l’épuisement. Il est bon de se dire parfois « c’est comme ça, nous ne serons pas amis, c’est comme ça. »

Ce qui m’a aidée à faire cesser cette réflexion douloureuse, c’est d’accepter que parfois on n’a pas d’explication sous la main et qu’on ne peut pas l’inventer, c’est d’accepter qu’on ne peut pas tout savoir, tout maîtriser. Et la pensée paranoïaque se nourrit de cette volonté absolue de savoir, de comprendre, d’analyser. Accepter que l’humilité est une qualité encore tout à fait valable aujourd’hui permet de guérir un peu du sentiment d’avoir une capacité de pensée illimitée, jusqu’au point de rupture.

Le point de rupture, c’est le point où l’on commence à s’affoler, à mal entendre ce qu’on nous dit, à se retrouver dans une foule de malentendus où se faufilent toutes nos appréhensions, toutes nos visions du pire, en rapport avec ce que nous craignons le plus.

J’ai trouvé un truc, à une époque, pour faire face à tout cela : c’est de tout brouiller dans ma tête, ne plus comprendre volontairement, ne plus ressentir quoi que ce soit, quoi qu’on me dise, pendant un moment, le temps que le cerveau se calme.

J’ai pu observer que mon amie, au-delà de sa sensibilité aux événements difficiles, avait pourtant une façon, à un moment donné de dire : « Je ne comprends plus rien, on me dit ceci, on me dit cela, il m’arrive ça et ça… non, mais, je ne comprends plus rien ! » Je pense que cet état-là, une sorte d’abandon, de lâcher-prise, faisait partie de son équilibre. Faire un black-out dans sa tête, je crois que les personnes équilibrées, c’est ça qu’elles arrivent à faire naturellement. Je connais quelqu’un d’autre qui dit, quand il a trop de soucis, trop de trucs qui s’accumulent en même temps: « Il y a ça qui ne va pas, bof, et ça qui ne va pas non plus, bof, bof, je n’y arrive pas, non mais, bof, je m’en fous pour finir… » Je crois que c’est le même moyen d’arrêter la pensée, de ressasser les événements, les échecs, etc.

J’ai connu une personne aussi qui le dimanche était toute endormie et molle, et rien ne pouvait attirer son attention. Je trouvais que cette personne était parfois bête. Alors que j’ai découvert plus tard que c’était plutôt intelligent, car ainsi elle remettait les compteurs à zéro le dimanche, oubliait les événements de la semaine. Sa tête devait contenir un brouillard agréable, un vide naturel, pas de pensée précise, ça devait lui venir sans effort. Je suppose que c’est un mécanisme de repos de l’esprit nécessaire.

Et je constate à quel point il est important de me donner le droit d’être perplexe, simplement étonnée et sans avis particulier sur une chose qui me dépasse et peut-être en même temps qui me touche de près. Et de ne pas avoir honte d’être dépassée. Laisser au Ciel le soin de s’occuper de ce qui nous dépasse que nous ne pouvons modifier par nous-même, nous indiquent les maîtres à penser.

Ce dont moi j’ai eu besoin comme attitude de la part des autres, c’est qu’ils aient des propos clairs, qu’ils soient sûrs d’eux-mêmes et peu bavards, calmes, qu’ils ne se justifient pas, qu’ils ne cherchent pas à savoir qui a tort ou qui a raison, et dotés de tendresse. La tendresse de parler en tenant compte de mes capacités de compréhension, la tendresse de croire à mon rétablissement et à mes ressources.

Je voudrais dire que les décompensations, j’en suis sûre, correspondent à des crises existentielles normales dont il ne faut pas négliger le sens. Seulement, la fragilité psychique transforme ces étapes en expériences dramatiques. Mais elles doivent néanmoins être surmontées. Ce sont malgré tout des caps à passer, des adaptations successives aux changements. J’ai appris cela grâce aux cours de développement personnel que j’ai pu suivre.

Mais quand on m’accuse d’être hypocrite, de penser ce que je ne pense pas, de ne pas dire la vérité, je suis empruntée, je ne sais pas quoi répondre. Une personne qui souffre de paranoïa n’a pas le droit d’imposer aux autres des exigences absolues de transparence, de vérité, de faire juste, d’être absolument sincère, de tout dire, pour pouvoir se rassurer. Elle doit trouver elle-même les moyens de se rassurer, bien que ce soit long et pénible pour y arriver.

Derrière la paranoïa, il y a des années et des années de pensée négative. Il faut un long rétablissement vers la pensée qui construit, vers l’adoption d’arguments contraires intérieurs pouvant s’opposer aux habitudes et mécanismes destructeurs, à l’autocritique violente.

Quand j’étais petite, j’ai glissé un jour sur une plaque de glace où je jouais avec des camarades d’école, en hiver. J’ai eu une légère commotion. Ma mère m’a expliqué comment je devais voir la situation: Elle m’a dit que je ne pouvais pas me souvenir, mais qu’on m’avait poussée exprès, parce que les parents de mes camarades étaient jaloux de notre maison et les avaient influencés pour qu’ils me fassent du mal pour l’atteindre elle, à travers moi.

Qu’est-ce que je peux penser aujourd’hui de cette explication paranoïaque? Eh bien, ce que je vois, moi, c’est que ma mère était enfermée dans une solitude injuste et inhumaine.

Je crois que si on écoute bien les propos qui sont donnés, on constate que la personne fragile s’explique le monde en lien avec quelque chose qui la touche profondément, donc en lien avec une réalité vécue, une vraie réalité, avec laquelle elle compose pour se rassurer, pour en contrôler la douleur, pour surmonter une situation qui dépasse ses limites.

Mais en même temps, il est exclu pour l’interlocuteur d’entrer dans l’histoire qui est racontée, parce qu’il peut être lui-même atteint par la pensée paranoïaque ou une vision catastrophique des événements.

Mais qu’est-ce qui est le moins horrible, dans une solitude glacée? Penser qu’on complote contre vous pour des raisons obscures que vous imaginez? ou bien penser qu’on ne vous aime pas parce que simplement vous êtes moche, ou timide, ou mal habillée, ou trop sensible, ou pas sûre de vous, qu’on ne vous aime pas pour un détail, ou pour votre marginalité, ou pour votre couleur de peau? Qu’est-ce qui est le pire?

Les remèdes que je connais sont le brouillage de la pensée, le lâcher-prise, admettre qu’on peut déraper, qu’on ne peut pas tout comprendre, prendre la décision de rester aimable quoi qu’on vous dise, être vigilant envers soi-même, poser des questions pour éclaircir la situation le plus possible, pour vérifier si ce que l’on perçoit est bien aussi la réalité de notre interlocuteur. pardonner vite quand les autres font des gaffes, ou nous blessent, cesser momentanément toute recherche, toute analyse, parce que l’attraction intellectuelle de chercher des réponses est très forte.

S’éloigner le plus possible de l’absolu, du tout ou rien, du blanc ou noir, se garder un espace de liberté et de nuance. Une personne fragile ne peut se permettre d’affronter l’absolu. Faire ce qu’on peut, selon ses forces, rien n’est demandé de plus. Et j’ai aussi remarqué qu’il valait mieux ne pas observer la vie en se plaçant en face ou du côté de ce que peut penser la société. Penser en terme de société et de soi, c’est s’imposer un adversaire écrasant.

Et quand je suis inquiète au sujet d’un sourire froid, d’une attitude dure, de quelqu’un avec qui je ne pourrai vraisemblablement pas être amie et qui me le montre, je peux décider de voir les choses en gros: c’est-à-dire, des choses comme: « voilà, cet entretien qui a eu lieu a été réussi », ou s’il a été raté : « je ferai mieux la prochaine fois, mais moi je me considère comme quelqu’un de bien, et l’autre est comme il a envie d’être. Mais maintenant, moi, j’arrête de me faire du souci, sur ce qu’il pense, sur l’impression que je donne. C’est mon chemin à moi vers ma liberté. »

 

Loïse

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