Apprendre et comprendre

Apprendre et comprendre

 

La maladie ne nous prend aucune faculté, elle en barre l’accès… momentanément.

 

Je souffre d’une psychose maniaco-dépressive depuis 1990. Je suis arrivée en février 1991 à la Métairie très déprimée. Après quelques jours d’observation, le Dr Gabris m’a admise dans l’unité du traitement de l’humeur, qui applique la thérapie cognitive. L’unité comprend un groupe de 5 à 6 personnes, une petite proportion des patients dépressifs de la clinique. Je ne connais pas les critères de sélection pour cette thérapie. Le programme dure quatre semaines, avec un emploi du temps identique chaque semaine, si bien que le groupe est ouvert, on y entre dès qu’une place se libère et l’on fait les activités à son rythme. Programme très chargé : du lundi au vendredi toute la journée et aussi le samedi matin. Les participants s’engagent à suivre toutes les activités.

 

Quand le premier pas est fait, le second se précise

 

La thérapie cognitive est basée sur le principe suivant : ce ne sont pas les événements qui génèrent nos émotions, mais les idées que nous nous faisons des événements. Et, comme vous le savez, quand on est dépressif, toutes nos perceptions passent à travers un filtre noir ! L’objectif de la thérapie est d’apprendre de nouveaux schémas de pensées pour mieux gérer nos émotions. Cet apprentissage se fait par des activités pratiques et théoriques en alternance dans la journée. Toutes les activités se faisaient en groupe sauf les consultations chez le psychiatre.

Les matins étaient terribles pour moi. Je dormais mal. La ligne de chemin de fer Genève-Lausanne passe à proximité de la clinique. Le bruit des trains exerçait sur moi une fascination morbide : en finir. Plusieurs fois, les monitrices sont venues me chercher dans ma chambre parce que je n’arrivais pas à me lever.

La journée commençait à 8 h 30 par la pensée du jour. Elle était en rapport avec la réalité de la dépression. Je m’étais beaucoup accrochée à celle-ci et, encore maintenant, il m’arrive de me la rappeler quand je n’ai plus confiance en la vie : « Quand un premier pas nous est montré pour sortir de nos difficultés, inutile de se préoccuper du pas suivant avant d’avoir obéi. Quand le premier pas est fait, le second se précise. » La pensée du jour avait beaucoup de succès auprès des autres malades de la clinique. On avait envie de l’afficher à côté du menu : la nourriture du corps et la nourriture de l’esprit. Ensuite nous avions coutume d’évaluer notre humeur sur une échelle de 1 à 8. Il m’arrivait souvent de rester au pied de l’échelle… Puis venait une demi-heure de sport. Il s’agissait pour moi de me décrisper des angoisses de la nuit sans provoquer une migraine ou la nausée.

 

Je n’avais pas de problème, j’étais un problème

 

Comme activités pratiques, à part la gymnastique, nous faisions de la sensibilisation corporelle : l’occasion de me libérer un peu de la camisole de la dépression. Nous avions aussi de la musicothérapie : je détestais. Ma préférence allait à l’ergothérapie : toute seule, face au mur, je m’appliquais à graver des mandalas sur des objets en bois. Je finissais par me focaliser sur le geste, et l’étau de l’angoisse se desserrait un peu. Une demi-journée par semaine, on nous proposait un sujet de culture générale, en relation avec le bien-être. Une fois, une esthéticienne est venue nous apprendre les couleurs qui nous seyaient le mieux d’après notre teint, notre couleur de cheveux, etc. Il y a quatre palettes de couleurs : par saison (les couleurs qui me vont bien sont celles de l’hiver). Un bon moment ! Les hommes du groupe n’étaient pas les moins intéressés.

L’enseignement théorique comprenait des séances d’information, des exercices cognitifs et les projets de week-end. L’information portait sur la maladie, ses traitements, les médicaments, leurs effets thérapeutiques et secondaires, l’accoutumance. L’exercice cognitif consistait en un jeu de rôle à partir d’une problématique apportée par l’un de nous. Cette séance était filmée, l’occasion de constater à quel point nos figures semblaient longues et inexpressives. Ensuite la personne décrivait ses émotions et le scénario mental qui les provoquait. Ensemble nous recherchions une autre logique de pensée, une autre façon de voir les choses, moins traumatisante et moins dévalorisante. A cette époque, j’avais «tout pour être heureuse». D’ailleurs j’étais incapable d’exprimer un problème. J’inventais, car je n’avais pas de problème, j’étais un problème.

 

Un peu comme des naufragés qui se tiennent par la main pour rester debout dans la tempête

 

En fin de semaine, nous préparions le week-end. Chacun présentait son projet et évaluait quel pourcentage de réussite il se donnait. Le lundi, nous faisions le bilan. L’un de mes projets avait été de lire dix pages d’un livre, et de savoir ce que j’avais lu ! Je m’étais donné 70% de réussite. Non seulement j’ai compris ce que je lisais, mais j’ai même pris des notes et fait un résumé. Le lundi, j’ai annoncé un bilan de 100% de réussite. Un collègue du groupe m’a décerné 150% ! Tellement chouette la dynamique de groupe ! Un peu comme des naufragés qui se tiennent par la main pour rester debout dans la tempête, le canot de sauvetage, ce sont les thérapeutes et le programme. Mais quand on quitte le radeau, que se passe-t-il ? Moi, j’ai rangé mon dossier, je me suis « retapée » à l’Hôpital de jour de Sauvabelin pendant un an et demi, puis je me suis réinsérée dans la vie professionnelle. J’étais de nouveau « comme avant ».

En 1995, rechute, des mois d’internement à la Métairie. A tout hasard, j’avais emporté les notes que je n’avais pas touchées depuis quatre ans. Surprise ! En les relisant, j’ai découvert qu’elles m’étaient familières, j’avais intégré le programme sans m’en rendre compte. Et j’allais en avoir besoin ! D’abord pour regarder ma situation avec objectivité, parce que, cette fois, j’avais un problème : je divorçais. Ensuite, j’étais confrontée à un dilemme : ma famille me proposait de rentrer en France, et moi j’avais l’impression de vouloir rester à Lausanne. Enfin, les plans de week-end m’ont été précieux quand le Dr Gabris m’a demandé de préparer un projet de sortie, par écrit, avec la liste de mes atouts : famille, amis, travail, appartement, etc., la liste de mes points faibles et les objectifs que je me fixais à plus ou moins long terme.

Qu’est-ce que cette thérapie m’apporte dans ma vie actuelle ? D’abord une certaine faculté d’introspection qui me vient automatiquement quand je vais mal, pour tenter de confronter mes idées avec la réalité. Je ne me fais pas toujours confiance. Je crains que ma perception soit faussée par la maniaco-dépression. Alors je me fais aider par mon psychiatre, mes sœurs ou des amis. Pratiquement, et surtout quand mon énergie se dérobe, j’établis un plan écrit pour structurer mes journées et, au fur et à mesure, je biffe les tâches accomplies, histoire de me prouver que je ne suis pas complètement inutile et inapte. De l’ergothérapie, j’ai retenu que le bricolage était le meilleur moyen pour me relaxer et pour me recentrer : rien de tel que de classer des papiers, du linge par couleur ou des clous par grandeur.

Je retiens de cette expérience thérapeutique que même quand j’étais très mal, quand j’étais sûre d’avoir perdu mes capacités et mon savoir, j’ai été capable d’apprendre et de comprendre. La maladie ne nous prend aucune faculté, elle en barre l’accès… momentanément.

 

Marie Jo Martel

 

(témoignage publié dans «Tout Comme Vous», No 68)

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